Essai · Musique traditionnelle
Guide des gaitas de l’arc atlantique
Guide des gaitas les plus représentatives de l’arc atlantique —écossaise, irlandaise, bretonne, galicienne, asturienne et d’autres— classées selon des axes organologiques et non par pays. Où se situe la gaita asturienne et pourquoi elle n’est pas « une gaita celtique de plus ».
L’arc atlantique est la façade atlantique de l’Europe comprise comme un espace de relation culturelle —de l’Écosse à la Galice, en passant par l’Irlande, la Bretagne et la corniche cantabrique— où la gaita est l’instrument commun. Voici un guide de ses gaitas les plus représentatives : ce qu’elles sont, d’où elles viennent et en quoi elles se distinguent, classées non par drapeaux mais par leur façon d’être faites. Et où se situe la gaita asturienne —la mienne—, qui a bien assez de parents sans avoir besoin de se faire appeler « une gaita celtique de plus ».
Je joue de la gaita asturienne et j’ai pris d’autres gaitas de l’arc entre mes mains. Voici le guide que j’aurais aimé avoir : une carte d’ensemble à laquelle revenir —et à laquelle renvoyer— quand quelqu’un demande des nouvelles des cornemuses d’Écosse, d’Irlande, de Bretagne ou du nord-ouest ibérique. Les comparaisons en détail, je les ai dans d’autres articles ; ici, c’est le plan qui les englobe.
Pourquoi « celtique » ne sert pas de carte
Tout ranger dans le tiroir du « celtique » est commode pour vendre un concert en Europe, mais cela ne décrit rien : ni l’accord, ni le nombre de bourdons, ni la façon dont l’air entre. « Celtique » est une étiquette d’exportation, pas une catégorie organologique.
La gaita asturienne a des parents sans avoir besoin de cette étiquette : elle partage un tronc avec la gaita galicienne et la gaita de fole, et elle partage l’arc avec les cornemuses d’Écosse, d’Irlande et de Bretagne. Mais parenté n’est pas identité : une famille se comprend par les traits qu’elle partage et par ceux qui la séparent, non en collant à tous le même mot.
Les axes qui ordonnent vraiment les gaitas
La façon honnête de comparer les gaitas n’est pas par pays, mais par traits organologiques. Voici ceux qui séparent vraiment les unes des autres :
- Alimentation en air — soufflée (par la bouche, à travers le porte-vent) ou à soufflet de coude (un soufflet sous le bras, avec de l’air sec). Attention au terme : aux Asturies, on appelle la cornemuse « gaita de fuelle » parce que fuelle désigne l’outre ; le soufflet de coude est autre chose, celui qui insuffle l’air dans l’irlandaise ou la Northumbrian.
- Perce du chalumeau — conique (brillante et puissante) ou cylindrique (plus douce).
- Extrémité du chalumeau — ouverte ou fermée (coupe la note, donne un phrasé staccato ; presque une rareté dans l’arc).
- Clés — sans clés (la plupart des ibériques) ou à clés (clés ou régulateurs qui élargissent le registre).
- Nombre de bourdons — de un à trois ou plus.
- Accord — tempéré ou non tempéré (la racine de beaucoup de traditionnelles).
- Fonction et espace — extérieur et puissant (romería, place) ou intérieur et doux (salle, session).
- Tradition — vivante (transmission ininterrompue) ou récupérée (rompue puis remise sur pied au XXᵉ siècle).
Le nombre de bourdons mérite une note à part. La gaita asturienne traditionnelle porte un seul roncón —ce tube grave qui repose sur l’épaule et soutient une note continue sous la mélodie. Le roncón unique est la base traditionnelle : les modèles à deux ou trois roncones sont arrivés plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, après le contact avec des gaiteros et des bandes écossaises et la recherche d’une sonorité proche de la leur. Cela fait partie de l’évolution des bandas de gaites.
Le tableau maître
| Axe | Pôles | Qui tombe de chaque côté |
|---|---|---|
| Alimentation en air | Soufflée ↔ à soufflet de coude | Soufflée : asturienne, galicienne, de fole, Highland, biniou, veuze. À soufflet de coude : Northumbrian, uilleann, smallpipes et border écossaises |
| Perce du chalumeau | Conique ↔ cylindrique | Conique : asturienne, galicienne, Highland, biniou. Cylindrique : Northumbrian, smallpipes |
| Extrémité du chalumeau | Ouverte ↔ fermée | Fermée (staccato) : Northumbrian. Ouverte : le reste |
| Clés | Sans clés ↔ à clés | Sans clés : la plupart des ibériques et la Highland. À clés : Northumbrian, régulateurs de l’uilleann |
| Nombre de bourdons | 1 ↔ 3 (+) | 1 : asturienne traditionnelle, biniou kozh, veuze. 3 : Highland, Northumbrian, biniou braz. Variable : galicienne, uilleann |
| Accord | Tempéré ↔ non tempéré | Non tempéré : racine de beaucoup de traditionnelles. Tempéré : l’asturienne moderne et chromatique |
| Fonction / espace | Extérieur ↔ intérieur | Extérieur : Highland, biniou. Intérieur : Northumbrian, uilleann |
| Tradition | Ininterrompue ↔ récupérée | Vivante : asturienne, galicienne, Highland, Northumbrian, uilleann, biniou. Récupérée : smallpipes écossaises |
La branche ibérique : la gaita de fuelle
La famille de la gaita de fuelle —gaita de fol ou de fole en galicien et en portugais— est le cœur ibérique de l’arc. Trois branches vivantes d’un même tronc :
- Gaita asturienne. Cornemuse propre aux Asturies. Soufflée, punteru conique, anche double —la payuela— et, traditionnellement, un seul roncón. Tradition vivante, présente dans les romerías, les alboradas et dans la banda de gaites.
- Gaita galicienne. Anche double, punteiro conique, de un à trois bourdons. Plus petite que l’asturienne, avec son propre répertoire. Sœur directe.
- Gaita de fole. La cornemuse transfrontalière de Sanabria et Aliste (Zamora), de Trás-os-Montes et de Miranda (Portugal) : sanabresa ou alistana en Espagne, transmontana ou mirandesa au Portugal.
À celles-ci on ajoute souvent la gaita cantabre (ou astur-cantabre), de la même famille que l’asturienne ; la prudence s’impose, car elle a été supplantée au XXᵉ siècle par le pitu montañés et n’a été récupérée que tardivement.
Îles Britanniques et Irlande
- Great Highland Bagpipe (la gaita écossaise). Soufflée, chalumeau conique, trois bourdons et une sonorité puissante d’extérieur. C’est la gaita la plus connue au monde : elle partage avec l’asturienne le souffle et le cône, mais elles se séparent par les bourdons, l’accord et le répertoire.
- Scottish smallpipes et border pipes. À soufflet de coude ; les smallpipes cylindriques et douces, les border coniques et plus sonores. Récupérées au XXᵉ siècle.
- Northumbrian smallpipes. À soufflet de coude et la rareté de la famille : chalumeau cylindrique et fermé, qui donne un doigté staccato très net. À clés, douce, d’intérieur ; on la cite souvent comme la seule gaita anglaise de tradition ininterrompue.
- Uilleann pipes (la gaita irlandaise). À soufflet de coude, deux octaves, avec des régulateurs qui permettent des accords. Douce, d’intérieur. Les différences fines avec l’asturienne, je les détaille dans gaita asturienne vs. uilleann pipe.
Bretagne
- Biniou kozh (« vieux biniou »). Soufflé, l’une des plus petites gaitas du monde : un registre une octave au-dessus de l’écossaise, aigu et perçant. Il joue en couple avec la bombarde.
- Veuze. Soufflée, du pays de Nantes et de la Vendée. On la considère comme l’ancêtre des instruments à vent armoricains.
- Biniou braz (« grand biniou »). Adaptation de la Highland écossaise du début du XXᵉ siècle ; il domine aujourd’hui les bagadoù, les bandes bretonnes.
La carte ne s’arrête pas là
Ce sont là les gaitas les plus représentatives de l’arc, pas toutes. Restent dehors, pour l’instant, celles des extrémités —à tradition récupérée— : la galloise (attention, le pibgorn gallois est une clarinette de corne sans outre, pas une gaita), celle de Cornouailles ou celle de l’île de Man, ainsi que des variantes locales de chaque zone. J’en parlerai, de celles-ci et d’autres, une à une, sur le blog.
Où se situe l’asturienne
Placée sur ces axes, la gaita asturienne se situe avec précision et sans étiquettes empruntées : soufflée, à chalumeau conique, anche double (la payuela) et un roncón de souche, face aux gaitas à soufflet de coude du côté britannique et irlandais. Son accord raconte une autre histoire : de souche diatonique, elle a évolué vers le tempérament et elle est aujourd’hui chromatique, prête à jouer avec n’importe qui.
Et, surtout, vivante : ce n’est pas une pièce de musée ni un souvenir celtique d’exportation, mais un instrument qui se joue aujourd’hui. Connaître la famille ne dilue pas l’asturienne dans un « tout est pareil » ; elle l’affine. La mienne, je ne l’appelle pas bagpipe ni cornemuse hors de chez moi —chacune est sa propre gaita, comme je le raconte dans gaita, bagpipe, cornemuse—, et ses différences avec la sœur la plus proche sont dans gaita asturienne vs. gaita galicienne.
Bibliographie
- Baines, Anthony. Bagpipes. Oxford : Pitt Rivers Museum (Occasional Papers on Technology, 9), 1960. Typologie et parenté des cornemuses européennes à outre ; le point de départ pour comprendre la famille partagée.
- Fernández García, Juan Alfonso. Catálogo de la exposición permanente del Museo de la Gaita. Xixón : Muséu del Pueblu d’Asturies, 2018. Organologie et histoire de la gaita asturienne à partir de la collection du Museo de la Gaita.
- Van Hees, Jean-Pierre. Cornemuses, un infini sonore. Coop Breizh. Catalogue organologique des cornemuses classées par familles —utile pour situer l’arc atlantique et ses gaitas bretonnes.
Questions fréquentes
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Quelles gaitas forment la famille de la gaita de fuelle ?
La branche ibérique des cornemuses à anche double du nord-ouest de la péninsule : la gaita asturienne, la gaita galicienne et la gaita de fole de Sanabria, Aliste et Trás-os-Montes (gaita de fol ou de fole en galicien et en portugais). Toutes trois proviennent d’un même tronc qui s’est peu à peu différencié. La gaita cantabre est de la même famille, bien qu’elle ait été supplantée au XXᵉ siècle et récupérée tardivement.
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La gaita asturienne est-elle un instrument celtique ?
Pas au sens organologique. « Celtique » est une étiquette culturelle d’exportation, pas une catégorie qui décrit comment une gaita est faite. La gaita asturienne est une cornemuse soufflée, à chalumeau conique, anche double et un roncón de souche. Elle appartient à la famille de la gaita de fuelle et à l’arc atlantique —sœur de la galicienne et cousine de l’écossaise ou de l’irlandaise—, mais avec une identité propre. La parenté est réelle ; l’étiquette « celtique », empruntée.
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Quelle différence entre une gaita soufflée et une gaita à soufflet de coude ?
Dans la façon dont l’air entre dans l’outre. Dans la soufflée (asturienne, galicienne, écossaise, biniou), le gaitero insuffle par la bouche à travers le porte-vent ; dans celle à soufflet de coude (uilleann, Northumbrian, smallpipes écossaises), un soufflet sous le bras le fait avec de l’air sec. L’anche de l’asturienne —la payuela— travaille avec l’humidité du souffle ; celles à soufflet de coude en utilisent une qui n’en a pas besoin.