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Comparatif · Musique traditionnelle

Gaita asturienne vs. uilleann pipe irlandaise : les différences réelles

Deux gaitas qui partagent une racine atlantique et une musique de tradition orale, mais dont la mécanique et la sonorité les mènent vers des mondes distincts. Je raconte ici les vraies différences, depuis l’expérience de les avoir jouées.

Uilleann pipe avec outre vert foncé, tubes en bois et clés dorées, et soufflet de coude en cuir noir (à gauche), à côté d’une gaita asturienne avec outre noire à franges et punteru en bois naturel clair (à droite), toutes deux montées sur des socles noirs sur une surface de bois clair

Mes élèves me posent la question quand ils découvrent la gaita irlandaise : « si je sais jouer de la gaita asturienne, puis-je jouer de l’uilleann pipe ? » La réponse courte : elles partagent une famille —toutes deux sont des cornemuses atlantiques à bourdon continu— mais elles diffèrent sur quatre points essentiels : système de soufflerie, bourdons, registre chromatique et sonorité. La ressemblance s’arrête assez vite.

Je ne parle pas d’après les livres. J’ai eu des uilleann pipes entre les mains et je me suis mis à l’ouvrage pour tenter de les faire sonner. Ce qui suit, c’est ce que j’ai appris de cette comparaison directe.

Origine et famille organologique

Les deux appartiennent à la famille des cornemuses européennes : des instruments dotés d’un réservoir d’air (l’outre ou fol), d’un tube mélodique et d’un ou plusieurs bourdons qui produisent un son continu sous la mélodie. Cette structure de base, elles la partagent avec la gaita galicienne, la cornemuse écossaise, la cornemuse française et d’autres gaitas de l’arc atlantique européen.

La gaita asturienne est l’instrument propre à la tradition musicale des Asturies, aux racines documentées dans l’arc atlantique nord de la péninsule. L’uilleann pipe —dont le nom vient de l’irlandais uille (« coude »)— est l’instrument national de l’Irlande, développé sous sa forme actuelle au cours des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, plus raffiné et complexe que les cornemuses de guerre de la famille écossaise.

Famille commune, traditions distinctes, géographies distinctes, processus d’évolution distincts. Cela explique presque tout ce qui suit.

Les principales différences techniques

Système de soufflerie

C’est la différence la plus visible et celle qui conditionne le plus la mécanique de l’instrument.

L’uilleann pipe fonctionne avec un soufflet de coude : une pièce semblable à un soufflet de cheminée, attachée à l’avant-bras, que le musicien comprime contre son corps avec ce bras pour gonfler l’outre. L’autre bras s’occupe de la payuela et des régulateurs. J’ai l’habitude de le décrire à qui ne le connaît pas avec une plaisanterie : c’est comme faire la chorégraphie de la « danse des petits oiseaux » en bougeant les deux bras à la fois, mais avec des conséquences musicales. Le musicien peut chanter en jouant et la pression de l’air est constante et contrôlable.

La gaita asturienne insuffle l’air depuis la bouche à travers le porte-vent. Cela limite la respiration, mais il y a une raison organologique concrète que l’on ne mentionne pas assez : la payuela asturienne a besoin d’humidité pour bien fonctionner, et c’est ce contact direct avec la bouche qui la lui apporte. Sur l’uilleann pipe, c’est exactement l’inverse : la payuela irlandaise ne doit pas être humide, et c’est pour cela que le soufflet mécanique évite le passage de l’air par la bouche. Ce n’est pas seulement une différence de confort ou d’esthétique ; c’est une solution à deux exigences opposées d’un même composant.

La pression que le musicien exerce avec le bras sur le fol et celle qu’il envoie par le porte-vent sont les deux paramètres que le gaitero asturien contrôle de façon simultanée et continue.

Bourdons et régulateurs

La gaita asturienne porte un seul roncón : un long tube qui repose sur l’épaule et produit une unique note grave continue. C’est le bourdon. Tout le répertoire traditionnel sonne sur cette note fixe.

L’uilleann pipe a trois bourdons standard, plus les régulateurs : des tubes supplémentaires munis de clés que le musicien peut actionner avec la paume ou le poignet de la main droite pour produire des accords. C’est une complexité harmonique que la gaita asturienne n’a pas dans sa conception d’origine. Un piper irlandais maîtrisant les régulateurs peut s’accompagner lui-même de façon polyphonique tout en jouant la mélodie. Sur la gaita asturienne, cela n’existe pas : le roncón est fixe, immuable, toujours la même note.

Registre et chromatisme

L’uilleann pipe est née chromatique de série et possède un registre de deux octaves complètes, ce qui en fait un instrument d’une grande versatilité mélodique dès le début de sa forme moderne.

La gaita asturienne est partie d’une échelle diatonique —sans demi-tons, sauf exceptions ponctuelles— et a évolué vers la chromatique moderne grâce au travail des luthiers et des gaiteros asturiens. Comme je le raconte en détail dans Combien de notes a la cornemuse asturienne ?, le punteru actuel peut couvrir douze notes avec les modèles chromatiques, et les conservatoires travaillent déjà avec cette version. Mais ce chemin a été le fruit d’une évolution tardive ; l’uilleann l’avait d’usine.

Timbre et volume

C’est ici la différence qui s’entend le plus, et celle qui surprend le plus qui les compare pour la première fois.

La gaita asturienne a un volume considérable et un timbre brillant et pénétrant : elle est conçue pour l’extérieur, la romería, l’alborada, le défilé. Son son est conçu pour fendre l’air et atteindre l’autre bout d’une place.

L’uilleann pipe a un volume bien plus mesuré et un timbre légèrement nasal, plus intérieur et mélancolique : elle est faite pour la petite salle, la session de pub, la rencontre de quatre personnes autour d’une table. Ce timbre précis —intime, avec cette couleur légèrement fermée— est très prisé dans le monde des bandes originales. Quand, dans un film américain, on entend une gaita dans une scène d’amour ou de deuil, il est fort probable que tu écoutes une uilleann pipe, et non une cornemuse de guerre écossaise.

Quand tu écoutes les deux à la suite, la différence est immédiate : l’une arrive de loin, l’autre entre du dedans.

Ornementation et technique de doigté

Les deux gaitas utilisent une technique de doigté sur des trous ouverts —sans clés sur les tubes mélodiques principaux— et toutes deux construisent l’ornementation à partir de fermetures et d’ouvertures rapides des doigts. Mais la grammaire des ornements est complètement différente.

L’uilleann pipe a ses propres ressources expressives : les cuts (fermeture momentanée qui coupe la note), les pops (fermeture avec la paume pour faire taire brièvement le punteru) et une famille d’ornements propre à la tradition irlandaise. La gaita asturienne a les siens : le picado, le vibrato de fol, les liés de racine asturienne. Apprendre à bien jouer de l’une ne te donne pas automatiquement les ornements de l’autre.

Ce qu’elles ont en commun

La parenté est réelle et n’est pas seulement physique.

Les deux sont des instruments de tradition orale : le répertoire s’est transmis pendant des siècles de maître à apprenti, d’oreille, sans partition. Toutes deux ont connu des déclins au XXᵉ siècle et toutes deux ont porté des renaissances contemporaines —l’irlandaise avec le folk revival des années soixante et soixante-dix ; l’asturienne avec le mouvement de récupération amorcé dans les années soixante-dix et quatre-vingt, qui trouve aujourd’hui son expression dans les conservatoires et dans des festivals comme le Gaiteros de Asturias.

Les deux remplissent une fonction semblable dans l’identité culturelle de leurs peuples : elles sont symbole et instrument vivant, et non pièce de musée. Et toutes deux font partie de cet arc atlantique européen qui inclut aussi la gaita galicienne —dont je parle dans Gaita asturienne vs. gaita galicienne : les différences réelles— et d’autres instruments de la famille.

La question du musicien : si tu sais jouer de l’une, peux-tu jouer de l’autre ?

C’est la question honnête que me pose tout musicien qui joue déjà de l’une des deux.

La réponse directe : au début, plus ou moins. Bien, non.

Il y a un transfert partiel. Si tu as la gaita asturienne, le doigté de base sur trous ouverts ne t’est pas étranger et le concept de bourdon continu, tu le comprends de l’intérieur. Mais le système de soufflerie est complètement différent : passer du souffle à la gestion d’un soufflet de coude exige de réapprendre la coordination physique depuis zéro. Les régulateurs n’ont aucun équivalent dans ton expérience antérieure. Et la grammaire des ornements de la tradition irlandaise, il faut l’apprendre comme on apprend n’importe quelle langue : avec du temps et de bons maîtres.

Dans le sens inverse —de l’uilleann à la gaita asturienne— le défi le plus immédiat est la pression du porte-vent et la gestion de l’air par la bouche tout en contrôlant le fol avec le bras. Et le son d’extérieur, qui exige une posture et une projection différentes.

Il y a des musiciens qui maîtrisent les deux. Mais ils le font parce qu’ils ont étudié les deux, non parce que l’une leur a offert l’autre.

Ce ne sont pas là toutes les différences entre les deux traditions, mais ce sont celles qui importent le plus au musicien qui se plante devant l’une pour la première fois. Le soufflet, la payuela, le timbre : trois décisions de conception qui expliquent pourquoi deux instruments de la même famille sonnent et se jouent de façons si distinctes.

Bibliographie

  • Breathnach, Breandán. Folk Music and Dances of Ireland. Dublin : Talbot Press, 1971. — Référence classique sur la musique traditionnelle irlandaise ; consacre des chapitres à l’origine et à la technique de l’uilleann pipe.
  • Fernández, Xulio. La gaita asturiana: historia, técnica y repertorio. Oviedo : Caja de Ahorros de Asturias, 1991. — Monographie de référence sur l’organologie de la gaita asturienne.
  • Baines, Anthony. Bagpipes. Oxford : Pitt Rivers Museum, 1960. — Étude comparée des cornemuses européennes ; inclut une analyse de la famille des cornemuses atlantiques.

Questions fréquentes

  • En quoi la gaita asturienne se distingue-t-elle de l'uilleann pipe irlandaise ?

    La gaita asturienne utilise le souffle de la bouche ; l’uilleann pipe irlandaise utilise un soufflet de coude. L’asturienne porte un seul roncón à bourdon fixe ; l’uilleann a trois bourdons et des régulateurs à clés pour faire des accords. L’asturienne est conçue pour l’extérieur —brillante et perçante— ; l’uilleann est un instrument de salon, plus intérieur et mélancolique. Elles partagent une racine atlantique et une fonction dans l’identité de leurs peuples, mais ce sont deux traditions avec leur technique, leur registre et leur grammaire d’ornements propres. Je raconte les différences en détail dans Gaita asturienne vs. uilleann pipe irlandaise.

  • La gaita asturienne et l'uilleann pipe sont-elles de la même famille ?

    Oui, elles sont de la même famille. La gaita asturienne et l’uilleann pipe irlandaise appartiennent à la même famille des cornemuses européennes : des instruments avec une outre (réservoir d’air), un tuyau mélodique et un ou plusieurs bourdons qui produisent un son continu. À cette famille appartiennent aussi la cornemuse galicienne, la cornemuse écossaise, la cornemuse française et d’autres cornemuses de l’arc atlantique européen. La parenté est réelle —mélodie sur bourdon, musique de tradition orale, rôle central dans l’identité de leurs peuples— mais les deux ont évolué par des chemins distincts : système de soufflet différent, bourdons différents, registre et sonorité propres à chaque tradition. La famille est la même ; la langue musicale que parle chacune, non. Dans Gaita asturienne vs. uilleann pipe irlandaise, je raconte les différences en détail.

  • Si je joue la gaita asturienne, puis-je apprendre l'uilleann pipe ?

    Il y a un transfert partiel, mais pas de raccourci.

    Ce qui se transfère : le doigté sur trous ouverts ne t’est pas étranger, et le concept de bourdon continu, tu le comprends de l’intérieur. En ce sens, tu ne pars pas de zéro.

    Ce qui ne se transfère pas : le système de soufflet de coude exige de réapprendre la coordination physique depuis zéro — c’est un geste complètement différent du souffle de la gaita asturienne. Les régulateurs n’ont aucun équivalent dans ton expérience antérieure. Et la grammaire d’ornements de la tradition irlandaise s’apprend comme une langue nouvelle : avec du temps et de bons maîtres.

    Dans le sens inverse —de l’uilleann pipe à la gaita asturienne— le défi principal est la gestion de l’air par la bouche et la projection extérieure qu’exige l’instrument. Il y a des musiciens qui maîtrisent les deux, mais c’est parce qu’ils ont étudié les deux.

  • Qu'est-ce que l'uilleann pipe ?

    L’uilleann pipe est l’instrument national de l’Irlande. Son nom vient de l’irlandais uille (« coude ») : on en joue avec un soufflet que le musicien presse avec le bras, sans utiliser le souffle. Elle appartient à la famille des cornemuses —instruments à outre avec bourdon continu— tout comme la gaita asturienne, la cornemuse galicienne ou la cornemuse écossaise. Elle a trois bourdons et des tubes supplémentaires à clés appelés régulateurs qui permettent de produire des accords pendant que la mélodie sonne. Son registre couvre deux octaves chromatiques complètes. C’est un instrument de salon, au son plus intérieur et mélancolique que celui des cornemuses conçues pour l’extérieur. Dans Gaita asturienne vs. uilleann pipe irlandaise, je compare en détail les différences avec la gaita asturienne.