FR

Essai · Apprentissage musical

La Danza del oso : ça sonne médiéval, mais elle est arrivée il y a quarante ans

La Danza del oso a des airs de musique ancienne, presque médiévale, mais elle n’est ni asturienne d’origine ni vieille : elle est arrivée aux Asturies en 1984. L’histoire —datable— d’une polka d’Europe centrale devenue nôtre, et pourquoi c’est la pièce que préfère qui débute à la gaita.

Illustration de style enluminure médiévale : un ours dressé danse sur ses pattes arrière avec un tambourin, vêtu d’un gilet rouge et guidé par son dresseur, dans un marché de foire avec tentes et étals ; bordure décorée

La Danza del oso —« The Bear Dance » ; en asturien, « Danza l’Osu »— est l’une des mélodies les plus aimées de la gaita asturienne, et presque toujours l’une des premières qu’apprend qui débute. Elle a des airs de musique d’un autre temps, avec un souffle ancien, presque médiéval. Mais elle n’est ni médiévale ni asturienne d’origine : c’est une mélodie de danse d’Europe centrale arrivée aux Asturies il y a quarante ans, en 1984. Et c’est la meilleure part de son histoire.

Je l’enseigne et je la joue, et je vois la même chose à chaque fois : qui débute a le visage qui s’illumine en la sortant, parce qu’elle sonne « comme quelque chose » dès le premier jour. Nous, en revanche, qui la jouons depuis des années, nous nous sommes un peu usé l’oreille à force de la jouer. Les deux choses sont vraies, et toutes deux disent quelque chose de cette pièce.

D’où elle vient vraiment

La Danza del oso n’est pas née aux Asturies. La mélodie serait d’origine flamande —de Belgique—, où on la connaît sous le nom de « Berendans » (littéralement, « danse de l’ours ») ; vous pouvez écouter une version flamande à l’accordéon diatonique. C’est une polka : une pièce de danse au rythme vif. Et, comme tant de mélodies du folk européen, elle voyage de pays en pays en changeant de nom : dans les répertoires de musique traditionnelle, elle figure comme Berendans, Dance of the Bears, Danse de l’ours ou Polka d’Ours, entre autres. Cette collection de noms est, en elle-même, la trace de tout ce qu’elle a roulé.

Elle s’est diffusée par le circuit du folk européen des années soixante-dix —la France, les Pyrénées, la Catalogne, les Asturies…— : c’est de ces mélodies qui se collent à l’oreille et prennent racine partout où elles passent. Aux Asturies, elle est arrivée par la voie du folk atlantique. À l’origine, elle n’a rien à voir ni avec la gaita asturienne ni avec le Moyen Âge.

Quand elle est devenue nôtre : 1984

Le plus beau, c’est qu’on peut la dater. La Danza del oso est arrivée aux Asturies en 1984, par l’entremise du groupe cornouaillais Ragamuffin, qui l’a jouée à Oviedo lors d’une de ces premières nuits de folk. Elle a tellement plu qu’elle est aussitôt passée au répertoire des gaiteros d’ici et y est restée : aujourd’hui, elle ne manque ni dans une romería ni dans une session. On l’a rebaptisée « Danza l’Osu », et, avec le temps, beaucoup ont fini par la tenir pour asturienne depuis toujours.

L’élan décisif, c’est Xuacu Amieva —l’un des noms clés de la récupération de la musique traditionnelle asturienne, du groupe Ubiña— qui le lui a donné en l’enregistrant sur son premier disque, « Onde l’agua ñaz » (1986), un travail qui a marqué un avant et un après pour la gaita. Certains la désignent comme, probablement, le premier « succès » du monde folk. Vous pouvez écouter l’enregistrement de Xuacu Amieva sur YouTube.

Pourquoi elle accroche qui débute

Voici l’autre raison de sa renommée. La Danza del oso est ce qu’on appelle d’ordinaire un rendement maximal pour un effort minimal : elle sonne bien plus qu’elle ne coûte à jouer.

  • Techniquement, elle est simple : elle n’a pas besoin du requintu —pas besoin de monter dans le registre aigu ni de forcer le souffle—, elle se déploie dans la partie confortable du punteru et a une structure répétitive, facile à mémoriser. Tout dans le registre naturel, sans s’aventurer au requintu (les notes les plus aiguës de la gaita asturienne).
  • Et pourtant, elle sonne « ancien ». Le secret est dans le mode. Elle n’est pas en mode majeur —le « joyeux » des chansons de la radio—, mais en mode dorien, l’une des gammes modales (comme l’ionien, le phrygien ou le mixolydien) qui donnent cette couleur qu’on associe à la musique médiévale et à l’imaginaire « celtique ».

Voilà la magie pour qui débute : avec peu de technique, dès presque le premier jour, on sort une mélodie qui transporte. Ce n’est pas un hasard si elle accroche.

Ce qu’elle enseigne sur la tradition

La Danza del oso est, au fond, une petite leçon sur le fonctionnement de la tradition vivante. Une polka des Pays-Bas entre par la porte du folk atlantique —le même arc qui unit la gaita asturienne à l’Écosse, l’Irlande et la Bretagne—, elle plaît, on la joue, on la rebaptise et, quarante ans plus tard, elle est « nôtre ».

La tradition n’est pas un musée : c’est ce qu’on continue de jouer, et parfois ce qu’on adopte et qu’on fait sien. Savoir que la Danza del oso est venue de l’extérieur ne lui enlève rien ; cela raconte une meilleure histoire. Et pour qui débute à la gaita, elle reste ce qu’elle a toujours été : la première fois que ton instrument sonne comme un autre temps.

Bibliographie

  • Amieva, Xuacu. Onde l’agua ñaz. Sociedad Fonográfica Asturiana, 1986. Enregistrement qui fixe la « Danza l’Osu » dans le répertoire moderne de la gaita asturienne.
  • Álvarez Peña, Alberto. « La Danza’l Osu ». Anuariu de la Música Asturiana, Ediciones Ámbitu, 2007. Origine et arrivée de la pièce aux Asturies.
  • The Session, « The Bear Dance (polka) ». Base de données de musique traditionnelle : documente sa forme de polka et son origine flamande.
  • North Atlantic Tune List, « Baerendans / Baerentanz ». Recense les noms de la mélodie et son origine flamande (Belgique).

Questions fréquentes

  • La Danza del oso est-elle asturienne ?

    Pas d’origine. La Danza del oso (« The Bear Dance » ; en flamand, « Berendans ») est une polka qui serait d’origine flamande (Belgique) et qu’on joue à travers l’Europe sous différents noms. Elle est arrivée aux Asturies en 1984 par l’entremise du groupe cornouaillais Ragamuffin et s’est popularisée si vite —surtout après que Xuacu Amieva l’a enregistrée sur « Onde l’agua ñaz » (1986)— que beaucoup la tiennent pour asturienne depuis toujours. On l’a rebaptisée « Danza l’Osu » et elle fait aujourd’hui partie du répertoire vivant de la gaita asturienne : adoptée, non héritée.

  • La Danza del oso est-elle une chanson médiévale ?

    Non. Ce qui la fait sonner ancien, ce n’est pas son âge, mais son mode : elle est en mode dorien, l’une des gammes modales qu’on associe à la musique médiévale et à l’imaginaire « celtique ». Mais la pièce elle-même est une polka de danse qui serait d’origine flamande (Belgique) et qui s’est popularisée aux Asturies à partir de 1984. Elle sonne comme un autre temps ; elle n’est pas d’un autre temps.

  • Pourquoi la Danza del oso est-elle bonne pour débuter à la gaita ?

    Parce qu’elle offre un rendement maximal pour un effort minimal. Techniquement, elle est simple : elle n’a pas besoin du requintu —pas besoin de monter dans le registre aigu ni de forcer le souffle—, elle se déploie dans la partie confortable du punteru et a une structure répétitive, facile à mémoriser. Et pourtant, son mode dorien lui donne une couleur « ancienne » qui la fait sonner bien plus qu’elle ne coûte à jouer. Avec peu de technique, dès presque le premier jour, l’élève sort une mélodie qui accroche — et c’est pour cela qu’elle est l’un des grands rites de passage quand on débute à la gaita asturienne.