Essai · Composition originale
Composer depuis la racine : quand la musique est le nom de famille
Pourquoi composer pour la cornemuse asturienne est, avant d'être un processus technique, un acte d'identité : l'histoire de Fervienza, le thème né de mon nom de famille et du besoin d'unir ceux qui sont là à ceux qui sont partis.
Je ne pars pas de zéro. Je viens avec des siècles d’héritage dans le dos : ma musique ne naît pas d’une partition, mais d’un engagement envers le voisin, envers le village, envers ce que ce village a besoin à chaque instant.
Mon métier a une dualité étrange. On me fait venir pour construire le « jour de fête » dans des paroisses et des localités ; je suis celui qui donne la musique lors des fêtes, des romerías, des baptêmes. Mais je suis aussi celui qui met une bande-son au silence le plus absolu. Tout le monde a cette image en tête, celle des films, le cornemuseur écossais jouant Amazing Grace lors d’un enterrement. En Asturies, ce rôle n’est pas une scène de cinéma : c’est une responsabilité réelle, brute et profonde.
C’est pourquoi, quand on me demande comment je compose, je ne parle pas de notes. Je parle d’identité. Je parle de Fervienza.
Le poids d’un mot
Fervienza est le nom de famille de mon père. C’est le nom par lequel ma famille était connue au village. Pour moi, ce mot n’est pas un ensemble de lettres : c’est le synonyme exact de « famille ». Composer ce thème n’était pas un caprice musical, c’était la nécessité de raconter un voyage émotionnel à travers ma propre histoire de vie.
Je n’ai pas cherché une belle mélodie ; j’ai cherché à traduire trois états de maturité qui nous ont marqués au fer rouge.
1. L’enfance : le jeu dans la prairie
Le thème commence avec la lumière de l’enfance. C’est cette partie de la vie où la cornemuse sonne comme une célébration sans ombres. Elle représente le jeu, la découverte et la protection de ceux qui étaient là avant nous. C’est une musique vibrante, qui reflète cette joie naturelle de celui qui n’a pas encore eu à dire adieu à quiconque.
2. La jeunesse : le coup et le deuil
Mais la vie, comme la musique de cornemuse, a aussi ses tensions et ses dissonances. Ma jeunesse a été marquée par la dureté de la perte. Nous avons perdu beaucoup de membres de la famille, dont mon père. Ce fut un processus sec, difficile, qui te change la façon de souffler et de comprendre l’instrument.
Musicalement, cette partie de Fervienza est un passage par la souffrance. Ce n’est pas une tristesse de salon, c’est la douleur réelle de voir les piliers de ta maison s’effondrer un par un. Ici la musique ne cherche pas à plaire, elle cherche à porter le poids de ceux qui ne sont plus là.
3. La maturité : devenir racine
La dernière partie du thème est la catharsis. Mon frère, mes cousins et moi sommes passés du statut de fils à celui de pères. Il nous a fallu assumer la maturité, poursuivre l’héritage et comprendre que la famille continue, même si la forme change.
Cette phase musicale est la plus complexe : elle est dure parce qu’elle naît de la douleur, mais elle est surtout pleine d’espoir. C’est le son de continuer à grandir, de continuer avec la famille, de continuer à être Fervienza. C’est la musique qui te dit que, malgré tout, le roncón continue de sonner et que nous continuons d’avancer.
En studio, cette section est celle qui a eu besoin du plus de couches. La cornemuse principale porte deux pistes d’elle-même légèrement désynchronisées —un dixième de seconde d’écart— pour que ça sonne comme des voix qui se cherchent. C’était la façon de dire en production ce que les notes seules n’atteignaient pas : que deux générations tentent de se rejoindre.
Écouter
La boucle se ferme
Dans le clip de ce thème, mon chemin se termine au cimetière de notre village. Mes grands-parents et mes parents y reposent. Le geste final est simple, mais il résume pourquoi je suis cornemuseur : je leur laisse une photo de leurs petits-enfants, qu’ils n’ont pas pu connaître.
C’est le pont. La musique sert à unir ceux qui sont là à ceux qui sont partis. Composer n’est pas mettre des notes dans l’ordre ; c’est trouver la façon de faire se donner la main à mes ancêtres et à mes enfants à travers un punteru.
Au final, que je joue lors de la fête d’une paroisse ou lors des funérailles d’un voisin, je le fais avec la même honnêteté que celle avec laquelle j’ai écrit ce thème. Parce que dans la cornemuse traditionnelle, s’il n’y a ni vérité ni mémoire, il ne reste que de l’air.
Si tu veux voir le processus de composition du côté technique, dans écrire de la musique nouvelle depuis la tradition je détaille comment je travaille la matière musicale avant qu’elle n’arrive en studio. Et si tu veux entendre à quoi ressemble le résultat dans la première pièce que j’ai publiée, elle est dans « Suañu de Gaita ». Pour voir comment cette façon de comprendre la tradition s’applique à un projet choral, dans Ramu Nadal je raconte comment j’ai réinterprété deux pièces du recueil de Torner avec la même honnêteté.
Questions fréquentes
-
Pourquoi Tever compose-t-il depuis la tradition asturienne ?
Pour moi, composer n’est pas un processus technique, c’est un acte d’identité. La gaita asturienne — son échelle, sa respiration, la relation entre punteru et roncón — est la langue dans laquelle je pense musicalement. Composer depuis la racine signifie connaître cette langue en profondeur pour dire quelque chose de propre dedans, pas pour la répéter. Une tradition qui ne fait que se répéter s’éteint ; une qui continue à générer une œuvre nouvelle reste vivante.
-
Qu'est-ce que Fervienza et pourquoi Tever a-t-il composé ce thème ?
Fervienza est le nom de famille de Tever et le titre d’une composition propre pour gaita asturienne qui raconte un voyage émotionnel en trois mouvements : l’enfance, la jeunesse (la perte et le deuil) et la maturité (assumer l’héritage et continuer). Dans la section finale, deux pistes de gaita légèrement désynchronisées évoquent deux générations qui tentent de se retrouver.
-
Qu'est-ce que Fervienza ?
Fervienza est le nom de famille paternel de Tever et le titre d’une composition propre pour gaita asturienne. Le titre n’est pas un caprice musical : c’est le synonyme exact de « famille » pour l’auteur. La pièce raconte un voyage émotionnel à travers trois états vitaux — enfance, deuil et maturité — et possède un clip vidéo avec une scène finale dans le cimetière du village.