Essai · Composition originale
L'Hymne des Asturies en clave de salsa
Pourquoi j'ai porté l'Hymne des Asturies au rythme de la salsa pour le Jour des Asturies : ce qu'a la clave cubaine que n'a pas une marche, et ce qu'il faut accentuer —et ce qu'il faut casser— pour qu'une mélodie droite sonne vraiment en salsa.
Le 8 septembre 2024, Jour des Asturies, j’ai publié un arrangement de l’Hymne des Asturies au rythme de la salsa cubaine. Ce n’est ni une blague ni un mashup de circonstance : c’est un exercice sérieux sur ce qui se passe quand on prend une mélodie droite, institutionnelle, pensée pour sonner solennelle, et qu’on l’oblige à se mouvoir dans un schéma rythmique venu d’un endroit complètement différent : Cuba, le son, la clave.
Pourquoi le Jour des Asturies, et pourquoi la salsa
Le formalisme de l’Hymne des Asturies —marche, tempo stable, phrasé droit— se retrouve surtout dans les bandas de gaitas et les cérémonies officielles. Dans la rue, quand les gens le chantent en fête, il est fréquent d’accélérer la deuxième partie ; ce n’est pas une règle écrite, mais ce n’est pas rare de l’entendre ainsi non plus. Il n’y a pas un usage unique et tranché de l’Hymne, et je voulais essayer quelque chose de différent pour la date censée le célébrer : qu’il sonne asturien et, en même temps, qu’il sonne comme autre chose, sans qu’aucune des deux parties ne se dissolve dans l’autre. La gaita asturienne porte la mélodie originale, mais sur un rythme qui n’a rien à voir avec sa propre tradition.
Je l’ai produit entièrement dans un DAW, avec la même démarche que celle que j’ai déjà racontée dans Produire avec un DAW en tant que musicien : la gaita enregistrée, et le reste de l’arrangement —piano, basse, percussions latines— construit dans la session, sans groupe en direct.
La clave : le motif qui organise tout le reste
La première chose à comprendre dans la salsa, c’est la clave. Ce n’est pas un ornement rythmique, c’est la structure qui porte toute la pièce. C’est un motif sur deux mesures : l’une avec une cellule de trois coups (le côté « 3 »), l’autre avec deux coups (le côté « 2 »). Selon lequel des deux vient en premier, on parle de clave 3-2 ou de clave 2-3. Le côté à trois coups est le côté de tension —triolet, syncope, élan vers l’avant— ; le côté à deux coups est celui du repos, où la phrase se pose.
Cette clave ne se joue pas toujours de façon explicite par les claves (l’instrument de percussion qui lui donne son nom), mais tous les autres instruments doivent être coordonnés avec elle. Si un piano ou une basse joue « à contretemps » de la clave sans que ce soit une décision délibérée, la pièce sonne mal même si chaque note est bien jouée. C’est une grammaire, pas une décoration.
Adapter l’Hymne à ce motif a signifié décider, phrase après phrase, de quel côté de la clave tombait chaque motif mélodique —et cela change déjà complètement la respiration de la mélodie originale.
Le tumbao : pourquoi la basse ne joue pas où on l’attend
La basse de salsa ne joue pas sur les temps forts comme elle le ferait dans une marche ou dans presque toute musique d’Europe centrale. Elle joue le tumbao : un motif syncopé qui, dans sa forme de base, tombe sur le premier temps, sur le contretemps du deuxième temps, et sur le quatrième temps. Le coup le plus important de tout le motif est ce contretemps du deuxième temps —c’est là que la basse a l’habitude d’anticiper la fondamentale de l’accord qui arrive, en devançant le reste du groupe.
Cette anticipation est le trait le plus difficile à intérioriser pour un musicien formé au phrasé droit —et une marche asturienne, c’est du phrasé droit dans les règles de l’art—. La basse arrive « avant » ce que l’oreille classique attend, et cette sensation d’avance est précisément ce qui fait que la salsa pousse vers l’avant au lieu de se poser sur le temps. Ce fut l’ajustement le plus coûteux de tout l’arrangement : la mélodie de l’Hymne voulait se poser sur le temps fort, et le tumbao la poussait sans cesse vers l’avant.
Quel instrument fait quoi
Dans une formation de salsa, chaque instrument a un rôle fixe :
| Instrument | Rôle |
|---|---|
| Piano | Montuno : motif d’accords répété et syncopé, colonne harmonico-rythmique de la pièce |
| Basse | Tumbao : la ligne syncopée et anticipée décrite plus haut |
| Timbales | Motif de cloche qui pousse la pièce, équivalent au rôle d’une guitare rythmique |
| Congas | Base rythmique de soutien, tient le pouls sous l’ensemble |
| Bongó | Improvisation libre pendant les couplets ; passe à la cloche pendant le montuno |
| Cuivres | Accents courts et renfort mélodique ponctuel |
Dans ma version, la gaita asturienne occupe la place que tiendraient normalement les cuivres ou la voix : la mélodie principale, au-dessus du tissu rythmique. Le défi n’était pas de jouer la mélodie —je savais déjà le faire—, c’était de faire cohabiter cette mélodie avec un tumbao qui la poussait sans cesse hors de l’endroit où elle « voulait » tomber.
Ce que j’ai dû casser dans l’Hymne
La mélodie originale de l’Hymne des Asturies n’est pas pensée pour être syncopée : c’est une marche, et les marches se résolvent sur le temps fort par construction. Pour qu’elle fonctionne en salsa, j’ai dû décider, motif par motif, où retarder ou avancer une note par rapport à la façon dont elle « devrait » sonner sur la partition originale, pour qu’elle s’accorde avec le côté de la clave qui lui revenait dans cette mesure. Ce n’est pas une règle que je peux donner comme formule générale —il n’existe pas de source qui codifie « voici comment transformer n’importe quel hymne en salsa »—, c’est une décision d’arrangement qui se prend phrase par phrase, en écoutant si la tension de la clave et la résolution arrivent là où elles doivent arriver.
Jouer avec les règles de la salsa m’a ouvert des phrasés que la mélodie originale n’avait pas et m’a laissé porter le rythme là où je voulais. Faire un arrangement ressemble davantage à modeler de la pâte à modeler qu’à suivre un plan : on prend la matière héritée et on l’emmène vers le rythme et le goût que l’on recherche, pas l’inverse.
C’est ce qui ressemble le plus, au fond, à ce que je raconte déjà dans composer depuis la racine : il ne s’agit pas de forcer deux traditions à s’emboîter de force, mais de vraiment comprendre les règles internes de chacune —l’accordage et le phrasé de la gaita asturienne d’un côté, la clave et le tumbao de l’autre— et de laisser les deux cohabiter sans qu’aucune ne perde ce qui fait d’elle ce qu’elle est.
Écoute-le
→ Voir l’Hymne des Asturies en version salsa sur YouTube
Bibliographie
- Moore, Kevin. Understanding Clave and Clave Changes: Singing, Clapping and Dancing Exercises. Moore Music/Latin American Music Center, 2012. Monographie de référence sur le motif de clave 3-2/2-3 et sa fonction organisatrice.
- «14.6 The 3–2 Son Clave». Puget Sound Music Theory, musictheory.pugetsound.edu. Analyse technique du motif de clave son.
- Mauleón, Rebeca. Salsa Guidebook: For Piano and Ensemble. Sher Music Co., 1993. Manuel de référence sur les rôles instrumentaux typiques de la formation de salsa (piano, basse, timbales, congas, bongó, cuivres) et sur le motif de basse caractéristique (tumbao) du son/salsa.