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title: "Pourquoi la cornemuse résonne aux funérailles américaines"
slug: pourquoi-la-cornemuse-aux-funerailles-americaines
kind: essay
summary: "La cornemuse aux funérailles américaines n'est pas née d'un choix esthétique. Elle est née de la Grande Famine, des seuls emplois qu'on laissait aux immigrants irlandais et écossais, et d'un disque de 1972 qui a gravé l'image dans l'inconscient collectif."
publishedAt: 2026-07-05
updatedAt: 2026-07-05
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Chaque fois qu'un film américain montre les funérailles d'un policier ou d'un pompier, on voit la même chose : un joueur de cornemuse en uniforme, seul, jouant Amazing Grace depuis une distance. La scène est si familière qu'on ne se demande plus pourquoi. Mais la raison n'est pas esthétique, ni ancienne, ni liée à l'Écosse de la façon qu'on imagine.

## Le seul emploi disponible

Au milieu du XIXe siècle, la Grande Famine a chassé d'Irlande plus d'un million de personnes en moins d'une décennie. Beaucoup ont débarqué sur la côte Est des États-Unis. Ceux qui arrivèrent à New York, Boston ou Philadelphie se heurtèrent à une société qui ne les voulait pas : des panneaux sur les portes des commerces proclamant "No Irish Need Apply", des quartiers relégués, une pauvreté concentrée, une discrimination active.

Dans ce contexte, deux emplois publics comptaient parmi les rares accessibles aux nouveaux arrivants celtiques : les corps de pompiers et les services de police. Non pas parce qu'on les y accueillait, mais parce que c'étaient des travaux durs, mal payés et à haute mortalité. On leur en laissait la place parce que personne d'autre n'en voulait.

Les immigrants irlandais et écossais les ont acceptés. Et avec eux, ils ont apporté leurs coutumes.

## Les cornemuses aux enterrements des morts au combat

Quand un compagnon tombait dans l'exercice de ses fonctions, la communauté répondait avec ce qu'elle savait faire : des funérailles celtiques. Les cornemuses accompagnaient leurs morts depuis bien avant leur arrivée en Amérique. Ce n'était pas un geste culturel conscient — c'était simplement ce qui se faisait.

Avec le temps, ces communautés ont créé les Emerald Societies : des associations de pompiers et de policiers d'origine irlandaise qui ont formalisé la tradition, organisé des [pipe bands](/glosario/banda-de-gaites) et des tambours, et en ont fait le protocole officiel des funérailles de service. De là, la tradition s'est étendue à l'armée et aux familles des services d'urgence en général, sans distinction d'origine.

Le rite a cessé d'être irlandais pour devenir américain. Mais la cornemuse est restée.

## Pourquoi la cornemuse écossaise et non l'irlandaise

Il y a ici un détail technique qui importe. L'Irlande a sa propre cornemuse : la [Uilleann pipe](/blog/gaita-bagpipe-cornemuse-como-se-dice), un instrument magnifique, chromatique, au timbre doux. Elle se joue assis, avec le soufflet sous le bras. Volume modéré, très intérieure.

La **Great Highland Bagpipe** — la cornemuse des Highlands écossais — est autre chose. Elle se joue debout, en mouvement, avec la poche sous le bras gauche et le bourdon sur l'épaule. Son volume est massif : en plein air, on l'entend à plusieurs centaines de mètres. Elle a été conçue pour être entendue sur un champ de bataille avant que l'artillerie moderne n'existe.

Pour des funérailles sur une avenue de Manhattan, avec la circulation et la foule, la Uilleann pipe ne porte pas. La Great Highland Bagpipe, si. Le choix n'a pas été culturel : il a été acoustique.

## Le succès de 1972

Tout ce qui précède explique pourquoi des cornemuses accompagnaient les funérailles américaines depuis le XIXe siècle. Mais l'image — l'association automatique entre Amazing Grace et la cornemuse — a une date précise.

En 1972, **The Royal Scots Dragoon Guards**, régiment de cavalerie de l'armée britannique, ont enregistré Amazing Grace avec cornemuses et tambours. Ce fut un succès mondial à un moment où la télévision distribuait des images à une échelle massive.

| Détail | Valeur |
|---|---|
| Enregistrement | 10 décembre 1971 |
| Label | RCA Records |
| Position UK | N° 1 pendant 5 semaines (avril 1972) |
| Position États-Unis | Top 11 au Billboard Hot 100 |
| Copies vendues | Plus de 7 millions dans le monde entier |

À partir de là, la connexion s'est gravée. Non pas comme une décision, mais comme un sédiment culturel : des millions de personnes ont entendu cet enregistrement dans un contexte émotionnel (la radio, la télévision familiale, les informations) et l'association s'est fixée. La cornemuse résonnait déjà aux funérailles américaines depuis plus d'un siècle. Le disque de 1972 l'a universalisée comme le son du deuil.

## Le rituel comme architecture émotionnelle

Le protocole actuel des funérailles avec cornemuse n'est pas arbitraire. Il a une structure qui fait quelque chose de concret avec le temps et l'espace.

Le joueur de cornemuse commence à jouer de loin, seul, avant que la cérémonie ne commence. On l'entend depuis la distance, sans le voir. Puis le pipe band le rejoint : davantage de corps, davantage de présence, la vie et la communauté entourent le mort. À la fin, le joueur s'éloigne en jouant, seul à nouveau, jusqu'à ce que la musique se dissolve dans la distance.

Entrée de l'âme, présence des vivants, départ. Pas besoin de l'expliquer, parce que la musique le fait déjà.

Cette architecture — le son qui vient de loin, qui enveloppe, qui s'éloigne — est quelque chose que la cornemuse peut faire et que peu d'instruments peuvent répliquer à la même échelle physique. Ce n'est pas une métaphore. C'est de l'acoustique appliquée au rituel.

## Ce que je reconnais depuis ici

Je joue dans des funérailles. Pas beaucoup, mais oui. Et ce que décrit ce rituel américain — le joueur seul, la distance, le son qui s'évanouit — m'est familier non pas parce que je l'aurais copié, mais parce qu'il répond à la même logique.

La **gaita asturiana** a elle aussi un répertoire pour les morts. La **marche processionnelle** n'est pas la même pièce qu'Amazing Grace, et le contexte n'est pas le même, mais la fonction est identique : créer un temps suspendu dans lequel le deuil peut exister sans que personne ait besoin d'expliquer quoi que ce soit. De même que l'[alborada](/glosario/alborada) ouvre une romería ou un mariage, la marche accompagne le mort. Ce sont les deux faces du même métier, et les deux exigent la même chose : le faire vraiment, ou ne pas le faire.

J'ai écrit sur cela d'une autre façon quand j'ai parlé de Fervienza, la pièce que j'ai composée pour relier ceux qui sont là à ceux qui sont partis : la cornemuse comme outil pour nommer ce qui ne peut se dire autrement. Je le raconte dans [Composer depuis la racine](/blog/componer-desde-la-raiz).

La tradition celtique et l'asturienne ne se sont pas croisées en Amérique. Mais l'instrument à vent faisant ce qu'il fait depuis toujours — accompagner les morts, donner un son au deuil — c'est le même élan des deux côtés de l'Atlantique.

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**Sources**

Sur l'immigration celtique et les corps d'urgence :

- Johnson, K. (2019). *The Evolution of Firefighter Funeral Ritual*. Undergraduate Research Journal, University of Nebraska at Kearney — analyse comment les immigrants irlandais et écossais ont introduit la Highland bagpipe comme pilier des rituels funèbres corporatifs.
- Ignatiev, N. (1995). *[How the Irish Became White](https://www.routledge.com/How-the-Irish-Became-White/Ignatiev/p/book/9780415963091)*. Routledge — ouvrage de référence sur la discrimination socioprofessionnelle envers les immigrants celtiques au XIXe siècle et leur entrée dans les services de police et de pompiers.

Sur la différence acoustique entre cornemuses :

- Eastern United States Pipe Band Association (EUSPBA) et manuels historiques des Emerald Societies — documentent la différence technique entre la Uilleann pipe (soufflet, volume de chambre) et la Great Highland Bagpipe (souffle buccal, +100 dB, conçue pour marcher en plein air).

Sur le succès de 1972 :

- The Royal Scots Dragoon Guards, *Amazing Grace* (RCA Records, 1972) — n° 1 au UK Singles Chart pendant 5 semaines, top 11 au Billboard Hot 100, plus de 7 millions de copies vendues dans le monde entier.

Sur le protocole du rituel funèbre :

- National Fallen Firefighters Foundation (NFFF) et protocoles Line of Duty Death des pipe bands du NYPD et CPD — détaillent la chorégraphie du joueur soliste, le *fading* final et la lecture symbolique de chaque couplet.
